Lettre du délégué de la Croix Rouge au Général de Gaulle

 

Archives du service historique de l'armée de terre à Vincennes-Référence : 7-P-40

COMITÉ INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE
Agence centrale des prisonniers de guerre
Délégation en France

Paris VIII e ,

128, Faubourg Saint-Honoré

26 Septembre 1945

 

Monsieur le Général de Gaulle

Président du Gouvernement Provisoire

de la République Française

Rue St-Dominique

PARIS

Mon Général,

En date du 3 Septembre je vous ai prié de me faire l'honneur de m'accorder une audience en vue de vous entretenir de la situation des prisonniers de guerre allemands en mains françaises.

Ces prisonniers sont au nombre de 600 000.

200 000 sont dès maintenant inaptes au travail, soit :

a) 50 000 parce qu'ils sont rapatriables au sens des Conventions (amputés, aveugles, fous, tuberculeux avancés, etc.)

b) 150 000 parce qu'ils souffrent de sous-alimentation grave.

La situation des 200 000 prisonniers de guerre ci-dessus mentionnés est si précaire tant au point de vue alimentaire que sanitaire et vestimentaire, qu'on peut dire, sans être pessimiste, qu'ils ne supporteront pas les rigueurs de l'hiver.

Pour illustrer la situation générale je me permets de vous signaler le cas du camp de Thorée près de la Flèche sur lequel vous trouverez ci-joint un reportage photographique.

Ce camp de Thorée contient 20 000 prisonniers de guerre environ. 13 000 sont, quoique sous-alimentés, aptes au travail. 7 000 sont gravement malades, soit :

a) 2 000 sont dans un tel état que quels que soient les soins qui leur seront apportés ils mourront probablement d'ici l'hiver (les médecins allemands eux-mêmes ont renoncé à les soigner).

b) 2 000 sont des cachectiques qui peuvent être récupérés par une alimentation appropriée, en particulier injections intraveineuses de plasma sanguin.

c) 3 000 sont en état d'insuffisance grave mais peuvent être récupérés par suralimentation ordinaire. (le jour de la visite d'un de mes délégués, il y a eu 20 décès au camp de Thorée pour lesquels le Commandant du camp ne trouvait même plus de cercueils).

Ce camp de Thorée donne dans ses proportions une image un peu exagérée de l'ensemble.

Pour remédier à cette situation il est nécessaire qu'une action énergique soit entreprise d'urgence. Je me permets puisque je suis plongé dans ce problème depuis plus de 3 mois  de vous suggérer les mesures suivantes :

1) Surseoir à tout nouveau transfert de prisonniers jusqu'au moment où l'Administration sera capable d'absorber régulièrement de nouveaux contingents de prisonniers,

2) Rapatrier d'urgence tous les prisonniers de guerre non récupérables qui habitent dans les zones françaises, américaines et britanniques, après entente avec les différentes Autorités militaires,

3) Suralimentation régulière des prisonniers de guerre récupérables et mise au travail graduelle de ces prisonniers en vue de faire face aux demandes de main d'œuvre.

4) Répartition sur un nombre restreint de prisonniers de guerre des moyens alimentaires et vestimentaires dont dispose actuellement l'Intendance (Les prisonniers de guerre couchent en général à même le sol et ont en moyenne 1 couverture pour 4). Ainsi la charge que représentent pour l'Administration française les soins et l'alimentation de 200 000 bouches inutiles disparaîtrait et la catastrophe qui menace d'éclater serait évitée. Le Comité International de la Croix-Rouge se met à l'entière disposition de l'Administration Française pour l'aider dans la mesure de ses modestes moyens dans sa lourde tâche.

Le Comité International de la Croix-Rouge dispose des reliquats de fonds appartenant à la Croix-Rouge allemande, de dons qui ont été faits au Comité par les prisonniers de guerre allemands en mains américaines aux Etats-Unis, et de dons faits par les prisonniers de guerre en mains françaises. Avec ces différentes sommes le Comité est disposé à acheter des aliments, des médicaments et des vêtements pour les prisonniers de guerre allemands en mains françaises. Puis-je me permettre, pour faciliter notre tâche, de vous proposer ce qui suit :

1) Le Comité International de la Croix-Rouge a mis à la disposition de la Délégation de Paris, 3 camions et un stock important de médicaments, Pour entreprendre des actions de secours, nous avons besoin d'essence. J'ai demandé et obtenu du Ministre de la Guerre, lors de l'audience qu'il a bien voulu m'accorder le 7 septembre, une attribution mensuelle de 8 000 litres d'essence. Nous n'avons pu cependant entreprendre depuis cette date aucune action de secours, car malgré mes demandes réitérées nous n'avons pas encore reçu la première de ces attributions mensuelles(*)

2) Le Comité est disposé à acheter les stocks de colis entreposés à Genève et qui sont la propriété du Ministère des Prisonniers,Déportés et Réfugiés. Peut-être le Gouvernement français pourrait-il nous donner les stocks qu'il détient à Genève et alors nous pourrions, avec l'argent que nous pensions consacrer à cet achat, essayer de nous procurer des vêtements.Un de mes délégués va partir aux Etats-Unis en vue d'acheter sur place des stocks de vêtements usagés.Au point de vue Droit International, la Puissance détentrice ne peut pas se libérer des obligations découlant de la Convention de Genève, ainsi que le Comité l'a fait connaître aux différents Gouvernements intéressés par son mémorandum du 21 août 1945.

Ensuite de ce mémorandum j'ai été invité à rencontrer le Commandant en Chef des troupes d'occupation américaines. Le Lieutenant Guy a été avisé téléphoniquement que j'aurais désiré vous entretenir de ce problème avant d'en parler avec le Commandant en Chef américain.

Je quitte Paris pour Francfort demain soir 27 septembre, et jusqu'au moment de mon départ je suis à votre disposition pour le cas où vous désireriez me voir.

Veuillez agréer, Mon Général, l'assurance de ma très haute considération et de mon entier dévouement.

JP. PRADERVAND, Chef des délégations du C.I.C.R.

Cette lettre porte :
- le cachet de réception de l'Etat-Major de Guerre daté du 1 er octobre 1945 sous le nº de répertoire 55676
- l'inscription manuscrite suivante : «Essence pour la Croix Rouge –
Communiquer à 1 er Bureau» ;

(*) En marge de cet alinéa figure la mention manuscrite «C'est fait».

- le cachet de réception de l'Etat-Major de l'Armée daté du 4 octobre 1945

 

Ed : 27/04/2014